04/05/2012

Mars n° 322

Chers petits enfants du fond du car, parce que vous êtes vivants, parce qu’un jour, vous serez grands,

Chers petits enfants du fond du car, parce que vous êtes vivants, parce qu’un jour, vous serez grands, il faudra que

vous lisiez ce livre extraordinaire, Clair de femme. Vous avez le temps, disons dans dix, douze ans.

Romain Gary y écrit : « Il faut profaner le malheur ».

Que ces cinq mots deviennent votre devise.

Vous qui n’aviez peur de rien, vous qui vous jetiez sur les lits, vous qui faisiez des triples saltos sur le trampoline et des sauts de l’ange sur le plongeoir, vous qui jouiez aux équilibristes sur le moindre muret, qui tombiez à la récré – mille fois plus que nous, adultes, qui parvenons à nous relever de nos défaites –, vous qui aviez vaincu la peur du jour où on retire les petites roues, puis les bouées, vous qui aimiez le Grand Huit, le train fantôme et quand la chenille repart à l’envers, vous que rien n’effrayait, ne changez rien.

Continuez, restez les mêmes.

Ce n’est pas parce qu’il y a eu Buizingen que vous n’irez plus en train à la mer ou au musée. Ce n’est pas parce qu’il y a eu le Costa Concordia que vous ne partirez jamais en croisière. Ce n’est pas parce que la route des vacances tue des milliers de gens que vous resterez à la maison cet été. Voyagez, quittez le pays, prenez vos vélos, vos rollers et vos trottinettes, prenez le train, l’avion, le car, oui, le car. Sillonnez le monde. Remontez sur des skis. Respirez la

montagne. Abreuvez-vous d’horizons.

On dit que la notion de danger se précise à 7–8 ans chez les enfants mais c’est vers 10–11 ans, votre âge, qu’elle est totalement consciente. Avant, on ne se rend pas bien compte.

Vous vous êtes bien rendu compte. Aujourd’hui, vous savez que tout est danger, que les arbres tombent, que la terre, s’ouvre, que les mers s’affolent, que des valises de drames attendent patiemment d’exploser à la tête du premier venu.

Tout ça pour dire que nous, les grands, on vit dans l’angoisse et dans la peur. Alors, les enfants, les souriants petits enfants du fond du car, continuez à faire signe aux voitures. Agitez la main, tirez-nous la langue, faites-nous des grimaces.

Profanez le malheur.

 

JULIE HUON le soir

14:16 Écrit par Bernard Kersten dans Transparents | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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